LA « VISION » D’ASER

 

LE PROBLÈME : 30.000 enfants abandonnés dans les rues de Kinshasa, triste exemple parmi bien d'autres réalités analogues dans le monde d'aujourd'hui. Héritage d'une mondialisation sans conscience ? Émergence d'un abandon des responsabilités parentales ? Témoignage d'une décadence inéluctable prélude à une crise globale sans précédent ? Toujours est-il, la réalité est là. Que faire ?

 

LE DÉFIS : Qui serait à même de le relever ? Que puis-je faire moi, en tant qu'individu ? Que font les associations ? Les gouvernements ? Les ONG ? Le syndrome de la montagne infranchissable : qui ne baisserait pas les bras... ?

 

SAUF QUE… Les grands arbres naissent d'une petite graine : il faut juste du temps, de l'espace, et un apport régulier. Ne peut-on donc pas trouver une dynamique, une idée, analogue au principe des organismes vivants ? Si chaque enfant pouvait avoir une famille qui le soutiendrait à distance jusqu'au moment de son indépendance professionnelle... et si cette famille en trouvait une autre disponible à rentrer dans cette même vision (engagement affectif, et trouver une autre famille à son tour)... la multiplication permettrait de réaliser l'impossible : au début cela n'apparaît pas (2, 4, 8, 16...), mais après 15 rebondissements on dépasse déjà 32.000 !

 

OUI, MAIS… Il faut des structures, de la logistique, du personnel auprès de ces enfants ! Cela ne se fait pas tout seul ! Faut pas rêver...

 

DE L’ESPACE, DU TEMPS : C'est comme pour notre arbre. La croissance progressive permet à l'arbre de s'adapter à l'environnement, et l'environnement à l'arbre. À la base nous sommes chrétiens, donc nous comptons sur Dieu : source de sagesse et de force, d'agrégation et de convictions profondes. Sans un apport au-dessus de nos moyens humains ce serait peine perdue, certes ; mais nous constatons que Dieu est là, et qu'Il agit. Il faut juste rester alignés aux principes de base de la vie : commencer petit, s'inscrire dans l'environnement, ne pas agir seuls, et croire qu'un problème infranchissable peut toujours être dépassé par une solution plus grande.

 

SUPPOSONS DONC : Chaque enfant a sa famille engagée affectivement et financièrement – et chaque famille a son enfant. Non seulement il y a un soutien régulier, mais aussi un contact : l'enfant a besoin d'argent, bien sûr, mais aussi d'un regard d'affection ; or nous pouvons lui offrir les deux, si nous laissons parler notre cœur. Il ne nous reste qu'à nous doter des moyens pour leur faire arriver ce soutien et cet amour, transformant la distance en proximité : des équipiers sur place, des structures, de la logistique...

 

OUI, MAIS… Encore : comment peut-on savoir si ça marchera vraiment ? Et si cet apport, ces personnes, ces structures, n'étaient pas là le moment venu ? Que de gâchis dans l'humanitaire ! En quoi ASER ferait exception ?

 

VOILÀ OÙ LA FOI INTERVIENT : Certains partent en voyage avec tout dans leur sac ; d'autres comptent sur ce qu'ils recevront en route. Nous voulons être de ces derniers : craintifs comme quiconque, mais confiants en Dieu qui peut tout et qui affirme que l'essentiel de la religion, c'est de secourir l'orphelin, la veuve et l'étranger – car celui qui le fait, le fait à Jésus lui-même – ce Jésus qui connut lui aussi la marginalisation, le bannissement et l'errance. C'est Dieu qui fera la différence : c'est sur lui que nous comptons.

 

ET JUSQU’ICI, ÇA A MARCHÉ : cet apport, ces personnes, ces structures, ont toujours été là le moment venu. Nous parrainons aujourd'hui une centaine d'enfants, avec plus d'une centaine de familles qui nous accompagnent dans cette mission. Une missionnaire est aujourd'hui sur place, des dizaines de collaborateurs (éducateurs, cuisinières, responsables divers) œuvrent auprès des enfants, souvent en compensation d'un tout petit salaire. Voudriez-vous vous joindre aussi à nous, donnant ainsi une nouvelle dimension non seulement à la vie de ces garçons, mais aussi à la vôtre ?

 

NOTRE RÉCOMPENSE ? La joie. Cette joie imprenable d'assister à la naissance de la joie dans le cœur de ceux qu'on aime. Nous pensons en effet, que c'est seulement dans le cœur d'un autre que nous pouvons trouver notre bonheur à nous – ce même bonheur qu'on aura bien voulu lui offrir. « Il y a plus de joie à donner, qu'à recevoir... ».


L'histoire de Matondo.

Il est 17h30. Matondo s'engouffre dans le premier taxi bus qu'il voit. Il ressasse la journée qu'il a vécue, comme chaque soir.

Depuis 5 ans, il est employé par un collectif d'avocats, qui vient en aide aux enfants raflés dans la rue par la police, puis incarcérés, parce qu'ils ont commis un vol, un crime, ou parfois sans aucune raison, simplement parce qu'ils vivent dans la rue.

Aujourd'hui, il s'est déplacé en prison pour aller voir un adolescent qui a été arrêté suite à un vol sur un marché de la ville. Selon son habitude, il n'a pas attendu de plaider la cause du jeune adolescent au tribunal, mais il est allé directement négocier avec le directeur de la prison. Chaque heure passée en prison est synonyme de danger : livrés à la violence des plus grands, des adultes, le viol est monnaie courante dans la prison. De plus la prison ne propose aucune nourriture et seuls ceux qui ont de la famille peuvent manger à leur faim.

Pour cet adolescent, comme pour tous ceux qui viennent de la rue, ce n'est pas le cas, il faut donc agir au plus vite.

La négociation avec le directeur de la prison a été longue, notamment sur le prix à payer.

Matondo connaît bien le directeur, mais il en demande toujours plus. Cette fois, il n'a pas la somme que le directeur demande, mais son talent de négociateur a su pallier au manque d'argent.

Au moment de sortir ensemble de la prison, Matondo remet au jeune adolescent un papier sur lequel est écrit l'adresse de la Maison de l'Espoir. Il lui explique qu'il pourra y trouver des personnes qui pourront l'aider s'il le désire et que cette maison accueille des enfants de la rue.

Il faut à Matondo environ 1h30 pour rentrer chez lui. Pourtant la distance qu'il doit effectuer n'est pas si grande, mais c'est la saison des pluies, et le ravinement de l'eau sur les routes en fait un véritable parcours du combattant pour chaque véhicule ; malgré tout, les passagers sont bien calés dans le taxi bus, ce qui les empêche de tomber les uns sur les autres... Matondo arrive enfin près de chez lui, il fait signe au chauffeur, paie le transport, puis descend du taxi bus. La chaleur en cette saison est lourde : il fait bon ne plus être serré comme dans une boite, et de retrouver l'air libre même s'il est humide.

Il doit encore passer dans quelques ruelles avant d'atteindre sa parcelle. Il vit dans un quartier très modeste de la ville. Matondo est marié, il a 2 enfants.

Il est tard, il fait déjà nuit quand Matondo arrive près de sa maison. Il ne lui reste que quelques pas à faire pour entrer dans sa parcelle.

C'est alors qu'il voit cet enfant, adossé au mur de sa parcelle. Matondo, sans peur, s'approche. Il voit alors deux yeux s'entrouvrir légèrement qui commencent à le regarder. Puis ils se referment... L'enfant ne doit pas avoir plus de 10 ans. Pieds nus, seul un vieux T-shirt troué et sale lui couvre la moitié du corps. On peut voir les nombreuses cicatrices qui ornent son petit corps, stigmates de la violence dans laquelle il vit.

Matondo se rend vite compte que l'enfant est shooté, certainement au Valium ou au chanvre. Se droguer est une pratique ordinaire chez ces enfants : cela leur permet de s'évader quelques instants hors de leur vie misérable. Matondo, fatigué, hésite à faire quelque chose de plus. Sa journée harassante avec le chef de la prison à négocier la sortie de l'adolescent lui donne envie de rentrer tout de suite chez lui et de se reposer enfin. Il commence alors à prendre le chemin de sa maison, laissant l'enfant là, à demi conscient. De toute façon, cet enfant n'est pas le premier ni le dernier à vivre comme ça, il peut attendre un jour de plus que Matondo se soit reposé... Mais alors un violent combat se livre dans le cœur de Matondo : sa fatigue et son ras-le-bol parfois de se battre pour les autres, se heurtent à la profonde émotion qu'il ressent vis-à-vis de cet enfant. Ne pouvant la refouler, il décide de revenir vers le petit. Il l'embarque sur son épaule. Il n'est pas plus lourd qu'un sac de riz.

Les gens des parcelles voisines qui assistent à la scène sont choqués par l'attitude de Matondo, partagés entre l'incompréhension et la colère. Le respect qu'ils ont pour Matondo, connu dans la rue pour sa douceur, son équité, et sa volonté de justice, les empêchent de venir l'agresser, mais les questions dans leurs têtes fusent : Pourquoi ramène t-il cet enfant chez lui ? On sait bien que ces enfants des rues ne sont que des vauriens, qu'ils passent leur temps à voler, et que s'ils sont dans la rue, c'est de leur faute ! Les aider serait un crime alors que nous, nous n'avons même pas de quoi nourrir et scolariser tous nos enfants !

Matondo, toujours en train de livrer un combat dans son cœur, ouvre le portail de la parcelle puis se dirige vers sa maison.

Sa maison n'est pas très grande, mais il a su l'aménager pour pouvoir y vivre convenablement. Les enfants de Matondo sont en train de faire leurs devoirs, et son épouse cuisine le foufou derrière la maison.

Matondo dépose l'enfant sur le pas de la porte, le temps d'aller ôter son costume de travail et de mettre une tenue décontractée. Quand il revient, l'enfant ouvre et ferme tour à tour les yeux, tout en poussant de petits gémissements.

Quelques minutes plus tard, l'enfant revient à lui, ouvre les yeux, et voit Matondo à coté de lui... Il ne sait pas ce qu'il fait ici, ni comment il a atterri ici... Matondo se présente. A ce moment-là, l'enfant se souvient pourquoi il est venu devant cette parcelle : un grand qui le protégeait lui a parlé de monsieur Matondo qui s'occupe des enfants dans la rue.

La nuit est tombée... le son de la musique de l'église du quartier réveille l'enfant. Matondo s'asseoit à coté de lui et là, tout son passé lui revient brusquement.

A travers le visage de cet enfant, il se revoit bien des années plus tôt.

Il avait fui sa maison quand il avait 13 ans. Ses parents n'arrivaient plus à nourrir la famille, et le jour où sa mère est morte, son père ainsi que ses grands-parents l'avaient accusé de l'avoir tuée. Pour ne plus subir leurs mauvais traitements, il s'était enfui. Là avait commencé sa vie d'enfant de la rue. Apprendre à se battre, à trouver sa nourriture, apprendre à ne dormir que d'un œil pour éviter le plus possible les viols, les brûlures, les coups... Devenant violent à son tour pour montrer sa force et obtenir à son tour des faveurs, vivant au jour le jour, passant sa journée à chercher la nourriture dont il avait besoin, l'argent pour s'acheter sa dose de Valium : voilà quel était son quotidien.

Une vie grisante aussi parfois, pleine de liberté, sans règles, où tout est permis.

... Jusqu'au jour où il entendit parler par un autre « shégué », d'un centre d'hébergement qui accueillait des enfants de la rue. Il venait de passer un an et demi dans la rue, et on lui avait dit que dans ce centre on offrait des repas copieux de temps en temps. C'est là qu'il rencontra Mama Hélène, une grande dame pour lui, qui lui semblait très riche. Elle était accompagnée d'une « mundele », une femme blanche qu'on appelait Ya Mouna. Matondo pensa soudain à l'argent qu'il aurait pu obtenir d'elles.

Avec le temps, les visites de la grande dame accompagnée de la mundele et l'amour que celles-ci manifestaient pour eux, perça une petite brèche dans le cœur de Matondo, bien endurci par une longue année de vie dans la rue et les plusieurs mois de mauvais traitements dans sa famille.

Un jour, la mundele lui proposa de reprendre l'école. Il n'hésita pas. Pas tant pour la volonté de s'instruire, mais plutôt par désir d'être choisi, de compter. Durant un an, il alla donc à l'école non loin du centre, essayant tant bien que mal de s'accrocher aux nouvelles règles de l'école. Ya Mouna, la mundele, lui avait dit qu'une famille en France s'occupait de payer son école et sa nourriture, que des cuisinières préparaient spécialement pour lui et ses camarades scolarisés. Il arrivait souvent que Ya Mouna apporte des photos de cette famille qui le soutenait, quelquefois des lettres. Chacun de ces moments étaient précieux, car il avait l'impression d'exister vraiment pour quelqu'un. La joie lui remplissait le cœur, et quelquefois il avait l'espérance inavouée d'un avenir différent que celui auquel il s'attendait. Mais très vite, la joie retombait et le combat de la vie au quotidien remplaçait cette espérance et ces petits moments joyeux.

Un jour, Ya Mouna et Maman Hélène lui proposèrent, avec d'autres enfants scolarisés, de venir vivre dans une maison à eux. Il accepta tout de suite... Avec ses camarades, ils l'avaient appelé « la Maison de l'Espoir ». Tous ceux qui vivaient dans cette maison étaient, comme lui, soutenus par des familles en Europe. Son rêve était d'avoir beaucoup d'argent, et de venir un jour en Europe.

En restant près de ces deux femmes, il aurait peut-être la chance de réaliser son rêve... Sa famille à lui vivait en France. Elle lui écrivait souvent, mais lui ne répondait que très peu, sauf quand on lui demandait de répondre. Au début, cette famille ne représentait que de l'argent pour lui, il n'avait pas de contact concret avec elle. Ya Mouna, elle, était quelqu'un de concret !

Mais les lettres continuaient d'arriver, les petits films de sa famille lui disant quelques mots aussi, creusant un peu plus la brèche ouverte par les deux femmes dans le cœur de Matondo.

Deux ans se passèrent dans la maison avec les autres enfants. Deux années difficiles au cours desquelles il fallu apprendre à respecter des règles, à respecter les autres, à ne plus se battre... Mais aussi deux années qui laissaient entrevoir un nouvel avenir.

Un jour Mouna lui parla sérieusement, et lui raconta son témoignage : comment elle avait été aussi abandonnée par sa famille, se retrouvant seule. C'était la raison pour laquelle elle était autant attachée à eux aujourd'hui, et ils étaient la raison pour laquelle elle était partie d'Europe. Elle lui avait raconté aussi ce qui l'avait vraiment sauvée : elle avait eu un nouveau papa, une nouvelle famille, elle avait été aimée et elle avait compris que Dieu l'aimait plus que tout.

Ce message avait touché en profondeur Matondo et le ramenait à des souvenirs douloureux : la perte de sa famille, la souffrance suite à la mort de sa mère, l'espoir oublié d'avoir quelqu'un qui l'aime vraiment et sur qui il aurait pu compter. Mais, extérieurement, il ne montrait pas grand-chose. Les réactions de défenses mises en place durant des années, ne partaient pas aussi facilement.

Quelque temps plus tard, Matondo partit de la Maison de l'Espoir pour aller vivre avec Ya Bertrand, un jeune homme, qui avait vécu autrefois dans la rue aussi, mais qui aujourd'hui avait une femme, un métier, une maison. Il allait vivre avec Ya Bertrand, sa femme et d'autres jeunes, comme dans une vraie famille. C'est dans cette même période qu'il vécu le tournant de sa vie.

Sa famille européenne était venue le voir lui, spécialement lui. C'était un jeune couple qui vivait et travaillait à Cannes. Ils s'appelaient Marie et Franck et n'avaient pas encore d'enfant. Tous les courriers échangés, les mots filmés, prenaient soudain toute leur réalité. Il les avait en face de lui. Les 10 jours qu'ils passèrent ensemble furent inoubliables : en plus de ce qu'il commençait à vivre chez Ya Bertrand et sa femme, cette famille lui redonnait tout à coup son rôle d'enfant.

C'était vrai, il avait une famille ! Ils passèrent de nombreuses heures à discuter ensemble, Ya Bertrand assurant la traduction en Lingala. Le couple lui expliquait que tous les deux priaient chaque jour pour lui, que sa photo était à la même place depuis des années, qu'il faisait vraiment partie de leur famille, qu'ils n'avaient cessé de penser à lui. Matondo n'avait jamais connu pareil dévouement, et pareil amour. Son cœur explosait presque et mettait en évidence tout ce dont il avait manqué, tout ce qu'il avait souffert.

Bien sûr, il savait que la vie lui réserverait des moments difficiles, mais il était aimé et avait enfin une espérance réelle.

Au fil du temps, il avait eu 3 frères et sœurs d'adoption en Europe. Franck et Marie lui avaient à chaque fois fait parvenir le faire part des naissances et Matondo les considéraient vraiment comme ses petits frères et sœurs. Ils avaient même fait un montage photo, où il était avec les trois enfants, comme s'il avait été présent !

L'argent que Marie et Franck donnaient pour l'école et la nourriture, lui avait permis de faire les études dont il rêvait depuis petit : devenir un avocat brillant, bien gagner sa vie pour voyager partout. Mais le temps allait changer son but...

Arrivé au moment de choisir entre le droit international ou bien s'orienter vers une branche plus locale, le combat avait fait rage en lui. Les questions fusaient dans sa tête : devait-il réaliser son rêve, ses ambitions ? Mais que devait-il faire de cette petite voix qui lui disait de ne pas oublier d'où il venait et de ne pas oublier ce qu'il avait reçu ? Bannir à jamais l'enfant de la rue qui se cachait au fond de lui, ou bien au contraire mettre à profit son expérience pour ceux qui l'étaient encore ?

Il fit son choix. Oui, il voulait être grand, mais il allait l'être en se donnant aux autres.

Après avoir obtenu son diplôme universitaire de droit civil et pénal, il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme, elle aussi avocate. Ils se rencontrèrent au sein du collectif d'avocats créé par une association catholique dans laquelle il travaille actuellement.

En regardant ce petit enfant blotti sous son bras, Matondo repense à la joie qu'il a d'avoir ses enfants en sûreté, à la joie de pouvoir les protéger, de les faire grandir dans l'amour. Pourtant cela n'a pas toujours été facile et ses enfants ont souvent été un défi au passé, le ramenant régulièrement à son ancienne condition, à la peur de ne pas y arriver, de ne pas être capable de donner à ses propres enfants ce qui lui avait tant manqué.

Maintenant, en repensant particulièrement à sa vie chez Ya Bertrand, une idée tourne et retourne dans sa tête : et si c'était à son tour ? Si le moment était arrivé de redonner ce qu'il avait reçu ? S'il pouvait recueillir cet enfant chez lui comme il l'avait été à la Maison de l'Espoir puis chez Ya Bertrand ? Cela devient tellement évident, comme une conviction profonde. Regardant toujours l'enfant, son cœur se remplit d'une émotion particulière, comme s'il découvrait que ce petit enfant était le sien !

Il se rappelle de ce que Ya Mouna lui avait dit alors qu'il n'était qu'un adolescent : elle lui disait que son rêve était de le voir prendre à cœur d'autres enfants quand il serait plus grand et d'adopter à son tour un, ou peut-être même plusieurs enfants, comme lui l'avait été en son temps.

Désormais comment faire ? Son salaire ne suffit pas à élever un enfant de plus. Mais il est devenu évident pour Matondo que cet enfant va vivre avec lui et sa famille.

Matondo appelle Ya Bertrand et le met au courant de la situation.
Ya Bertrand explique à Matondo que quelques-uns des camarades qui vivaient avec lui à la Maison de l'Espoir ont déjà entrepris une telle démarche, dont un qui a déjà recueilli 2 enfants de la rue chez lui.

En attendant de pouvoir trouver une famille en Europe qui pourra l'aider à pourvoir aux besoins de cet enfant, la petite famille se serre un peu la ceinture... mais quelle joie de pouvoir voir peu à peu fleurir la confiance dans le regard d'un enfant blessé.

Quelques jours plus tard, Ya Bertrand appelle Matondo pour lui dire qu'une famille de parrainage a été trouvée, et qu'il peut dès lors avoir une aide financière pour scolariser l'enfant et aider à sa prise en charge.

Cette vision dont il avait entendu parler plus jeune se concrétise devant ses yeux, et cet espoir et cet amour qui l'avaient fait revivre, il peut le transmettre. Le chemin ne fait que commencer pour cette nouvelle famille, mais il entrouvre un nouvel espoir pour les enfants qui restent encore dans ces rues...

Ce qui précède est un récit, et nous l'espérons, une anticipation de l'avenir. Matondo n'est pas une personne réelle aujourd'hui, mais un personnage romancé qui incarne l'espoir de la continuité de cette oeuvre de reconstruction de la jeunesse Kinoise. Nous nous confions en la capacité que Dieu donne à ceux qui l'entendent, de rendre à d'autres ce qu'ils ont reçu en leur temps, énergie qui donne à Mouna la force de persévérer dans une démarche qui est au cœur même du message de la Bible : "Ce que vous voudriez que les hommes vous fassent, faites-le-leur vous-mêmes : car là est contenue toute l'essence de la Loi et des prophètes".


Témoignage de Mouna

Si je me retrouve impliquée aujourd'hui auprès des enfants de la rue de Kinshasa, c'est d'abord dans mon histoire personnelle qu'il faut chercher la naissance de cet engagement.

Je suis née de l'union de deux cultures celle française et tunisienne. A ma naissance, mes parents étaient déçus parce qu'ils attendaient un garçon. Pour mon père Tunisien, c'était très important d'avoir un garçon. Or, j'étais une fille et mon arrivée fût teintée de déception.
Dans la culture maghrébine, c'est courant de confier un de ses enfants à un membre de sa famille. Alors quand j'eus 3 ans et demi, mes parents m'emmenèrent en Tunisie chez mes grands-parents paternels et me laissèrent là-bas. Eux rentrèrent en France avec mon frère et ma sœur. Quant à moi, je me suis sentie abandonnée, restée dans un pays inconnu, sans mes parents, avec des odeurs différentes et des personnes qui parlent une langue inconnue.

Plusieurs mois plus tard, mes parents sont venus en vacances en Tunisie. J'espérais qu'ils me ramèneraient avec eux. La veille de leur départ en France, ma maman m'a demandé si je voulais qu'elle me réveille pour me dire au revoir. Mais quand je me suis réveillée, le lendemain matin, ils étaient déjà partis. Ma mère ne m'avait pas réveillée : j'étais restée de nouveau seule.

Alors, quand à 8 ans j'ai appris qu'il y avait des enfants orphelins dans le monde, je me fis la promesse qu'un jour «j'adopterais tous les orphelins du monde». A cet âge, j'ignorais que le monde fût aussi grand !
Les années passèrent, mais en grandissant, je n'ai jamais oublié « cette mission » et pendant que les gens qui m'entouraient cherchaient le sens de leur vie dans toutes sortes d'activités, je gardais en moi ce rêve. Les documentaires présentant la misère me rappelaient ma promesse et j'attendais le jour où je pourrais passer du rêve à la réalité. Sans le savoir, je cherchais à lutter contre l'injustice que subissent les abandonnés.

L'histoire serait encore longue à raconter : le départ en France, l'arrachement à mon pays, à mon père, les difficultés d'intégration en France ; les années d'adolescence difficiles jusqu'au jour où... Dieu intervient. Je rencontre des chrétiens qui me témoignent l'amour de Dieu et en particulier un père spirituel qui me prend sous son aile. C'est le temps d'une longue reconstruction et guérison.

Puis, c'est mon premier voyage à Kinshasa en août 2003. J'ai connu l'œuvre de Bana ya Kivuvu par le biais du Directeur de l'Ecole biblique et missionnaire Emmaüs où j'avais étudié pendant trois ans. C'est lors de ce premier voyage que j'ai pu faire la connaissance d'Hélène Alemusuey et du travail qu'elle avait commencé. La rencontre avec les enfants de la rue à Kinshasa a été un choc. Très vite, j'ai été sollicitée et interpellée. La couleur de ma peau suscitait la curiosité mais aussi de nombreuses demandes d'aide. Cela m'a tout d'abord rendu mal à l'aise car je n'y étais pas préparée. Je pensais pouvoir découvrir les choses de manière discrète et anonyme sans être au-devant de la scène. Je n'étais plus protégée par un écran de télévision qui me montrait des scènes de détresse loin de chez moi, dans lesquelles je n'étais pas obligée de m'impliquer. Alors chaque jour une question toujours plus insistante s'imposait à moi : "Que puis-je faire ?"

Ici, pas de services sociaux comme en France, pas de programme d'aide à la personne en difficulté. Le problème semble trop grand et les moyens trop insuffisants pour faire face à une telle misère. J'ai posé beaucoup de questions, j'ai essayé de comprendre pourquoi tant d'enfants se retrouvaient dans la rue, comment faisaient-ils pour y survivre, ce qui était fait pour eux etc. J'ai eu l'occasion de rencontrer des travailleurs sociaux et autres. Toutes ces personnes partageaient un sentiment d'impuissance devant le phénomène des enfants de la rue et devant l'insuffisance des moyens pour faire face à un tel fléau.
Je suis rentrée en France avec un fardeau.
Je suis retournée à Kinshasa l'été suivant, puis encore le suivant.

Qu'est-ce qui me poussait à y retourner? Ce sont mes rencontres avec ces enfants qui m'ont conduite à m'engager pour eux. A un certain moment, c'est comme si je n'avais plus le choix, je ne pouvais plus oublier ce que j'avais vu, je ne pouvais plus effacer leurs regards, leurs espoirs, leurs besoins. J'ai eu envie de m'investir pour leur présent et leur avenir. Je me disais que si j'avais 100 vies, je les donnerais toutes pour eux.

Alors à force d'en parler autour de moi, une association est née. ASER (Association de Soutien aux Enfants de la Rue) s'est construite avec la vision de sortir une multitude d'enfants de la rue car à Kinshasa, plus de 30.000 enfants de la rue sont dénombrés.

A chacun de mes voyages, le nombre d'enfants parrainés augmentait : il y a eu alors l'achat de « La maison de l'Espoir » pour un accueil et une prise en charge au quotidien. En 2013, il y a 85 garçons qui grandissent, qui sont scolarisés et accompagnés au jour le jour.
Cette aventure m'a amenée à rester 6 années à Kinshasa pour construire les bases de ce travail passionnant. Un travail qui a permis à un petit nombre d'enfants à la fois de guérir du rejet et de saisir la valeur qu'ils ont et à la fois de recevoir l'opportunité d'un autre avenir possible.
Le travail n'est pas fini car un grand nombre d'enfants sont dépourvus du minimum vital et survivent dans la violence et la misère de Kinshasa. Mon engagement envers ces enfants ne prend pas fin après ce premier mandat de 6 ans, au contraire, car si j'avais 100 vies à vivre, je les donnerais toutes pour ces enfants. Une étape a été franchie mais ils ont besoin de notre aide, de notre engagement et de notre solidarité. L'indifférence tue, elle nous enferme dans notre égoïsme et nous déshumanise. Pendant que nous sommes rassasiés, d'autres meurent de faim. Même si nous ne sommes pas coupables de ce que nous avons, nous sommes par contre responsables de ce que nous en faisons.